mardi 22 juillet 2014

Le plan XVII


Au mois de juillet 1914, quand l'attentat de Sarajevo allume la mèche de l'embrasement général par le jeu des ultimatums et des alliances, aucune puissance du continent n'est prise au dépourvu. Toutes ont amorcé un vaste réarmement qui ne laisse que peu de doutes sur leurs intentions respectives. La voix du canon va parler. Dans cette optique, chacune selon son génie propre se prépare à surprendre l'adversaire, qui par sa force, qui par sa fulgurance, qui par sa masse. Le Reich allemand applique le plan Schlieffen, bien connu des écoliers. Nous avons tous en tête la carte retraçant le mouvement tournant par la Belgique visant à envelopper la France dans une étreinte mortelle. Cette stratégie était connue de l'état-major français qui avait de son côté élaboré un plan aujourd'hui méconnu, mais pourtant très instructif sur l'état d'esprit qui prévalait alors en France, le plan XVII. 


dimanche 12 janvier 2014

Réflexions sur le « tous pourris »


Ceux qui me connaissent en dehors du seul cadre de ce carnet savent probablement que je m'investis dans la politique locale de ma ville natale, Rennes. Ainsi, comme tout militant résolu et motivé, j'arpente les marchés de la ville. Armé d'une pile de tracts, je vais vers les gens pour marquer notre présence, diffuser nos idées, convaincre les rétifs ou recueillir les commentaires. Je craignais de ne pas être à l'aise dans l'exercice. Erreur ! Il s'avère passionnant. 


samedi 14 décembre 2013

L'histoire du HMS Barham


La souffrance. À chaque instant sa hanche lui rappelle sa vieillesse et cette douleur lancinante ne lui laisse aucun répit. Pourtant il faut donner le change. Saluer ces « Horse Guards » qui lui présentent les armes au pied des colonnades. Se tenir droit, le regard ferme et ne rien laisser transparaître sinon une détermination implacable. Le chef de guerre est le premier à donner l'exemple. Il est chef de guerre. Il est « First Sea Lord », chef d'état-major de la Royal Navy. S'il ne prend pas sur lui, qui le fera à sa place ? Il pénètre enfin dans l'Amirauté. Personne. Il se relâche, s'appuyant longuement contre une balustrade. La douleur a depuis longtemps passé le stade des larmes ; aujourd'hui elle le lasse. Dudley Pound n'a que soixante-quatre ans en cette fin novembre 1941 mais il a déjà le sentiment d'être un vieillard mourant. Chaque escalier lui paraît interminable. Chaque marche est une nouvelle bataille à livrer pour ce formidable marin, couvert de galons et parvenu au faîte de la hiérarchie militaire britannique. Il est « Admiral of the Fleet » ; autant dire immortel et invincible. Le dernier pallier est effacé. Encore une victoire. Il se crispe de nouveau, se redresse et traverse le couloir animé qui mène jusqu'à son bureau d'un pas aussi décidé que possible, le visage impassible, répondant aux nombreux saluts d'un léger mouvement de tête. Enfin seul, la porte refermée, il s'assied péniblement et recouvre son souffle. Il a mal. Posant sa casquette, il porte son attention sur les papiers qui lui font face. Le premier est un câble transmis par Gibraltar. Il le lit. Le HMS Barham a été coulé. Son visage n'exprime aucune émotion. Ce n'est que la première défaite de la journée.


lundi 2 décembre 2013

Hier la Marne, aujourd'hui la Somme


« — Hier la Marne, aujourd'hui la Somme !
— Weygand est un teigneux, il l'a déjà montré. Il ne lâchera plus de terrain. Bon Dieu, ils vont voir !
— Je crois qu'ils en ont déjà vu suffisamment aujourd'hui avec la 4ème. C'est le début de la fin pour eux ! »
Ils rient. Dans ce grand salon aux boiseries défraîchies, un groupes de tout jeunes officiers se congratule. Bravaches, ils relatent leurs exploits respectifs et se rêvent à imaginer une grande contre-attaque victorieuse. Le haut lustre du château diffuse sur eux une lumière tamisée. Tous les rideaux sont soigneusement tirés : pas question d'offrir une cible à l'aviation ennemie. Dans la pénombre, un lieutenant manque de renverser son verre. On le rabroue :
« — Fais attention, couillon ! Je ne veux pas ramener un trophée taché. Pose ton verre sur la commode, on n'y voit rien. »
Le lieutenant s’exécute en souriant. Il s'éloigne de la grande table rectangulaire. Celle-ci est toute couverte par un immense drap rouge, frappé d'un disque blanc et orné d'une sinistre staviska noire : c'est un drapeau nazi pris à l'ennemi près d'Abbeville, au cours des combats qui se sont déroulés l'après-midi même de ce 29 mai 1940. Le lieutenant se raidit en approchant de la commode. Une grande ombre se tient à côté, silhouette perdue dans un nuage de fumée de cigarette. Il s'agit du chef de cette 4ème division cuirassée. Le général de Gaulle.


lundi 23 septembre 2013

Sultan Mourad


Lorsque Victor Hugo met un point final à la Légende des siècles, il est âgé de soixante-quinze ans et, depuis bien longtemps déjà, reconnu comme le plus grand écrivain français. Dans ce recueil de poésie, on chercherait en vain une quelconque marque de pudeur ou d'humilité. Non, le colosse a pris conscience de sa dimension et il œuvre maintenant pour l'éternité : relater en vers l'histoire de l'Humanité — « l'épopée humaine », comme il la désigne en préface —, voilà le défi qui lui semble à sa mesure. Et quel résultat ! L'œuvre est exceptionnelle, « désespérante » même, pour reprendre un mot de Flaubert.


dimanche 23 juin 2013

Et Maximilien devint Robespierre

« Cet air de liberté au-delà des frontières
Aux peuples étrangers qui donnait le vertige
Et dont vous usurpez aujourd'hui le prestige
Elle répond toujours du nom de Robespierre
Ma France »
Jean Ferrat, Ma France (1969)

La seule évocation de son nom suffit à raviver la braise. Observez donc, autour de vous : nul ne demeure impassible. Les plus discrets marquent un mouvement de recul, manifestation d'une crainte qui se voudrait maîtrisée mais que trahissent des visages figés — si les siècles ont passé, la vue du sang, elle, glace toujours. Pour les uns, l'œil étincelle et le regard s'enflamme à l'idée que l'on puisse convoquer le monstre. Oh, ceux-là n'éprouvent aucune peur ; simplement, ils haïssent son souvenir presque autant que sa personne. Mais le rejet n'est pas unanime. Les voyez-vous, les autres, ceux qui ont relevé la tête, prêts à défendre l'âme de la Révolution avec autant de fougue que Ferrat de poésie ?  Ne les méprisez pas. Jaurès peut être oublié, pas Robespierre. 


dimanche 3 février 2013

L'écrivain, le général et moi


Napoléon, dont on n'ignore ni les écrits ratés ni les fulgurances — ici aussi, légende noire contre légende dorée —, eut un jour ce mot fameux, et pour tout dire un brin surprenant tant on ne retient de lui que son caractère très terre-à-terre : « la France, c'est le français quand il est bien écrit ». Trait d'esprit sans lendemain ? Je ne pense pas tant il se proclama, tout au long de son règne, protecteur des muses et des vers. Il déploya même une énergie incroyable à essayer de séduire le plus grand écrivain de son temps, François-René de Chateaubriand, indécrottable royaliste et terrible pamphlétaire de « Buonaparte ». Apparemment en vain. Napoléon avait compris très tôt que l'épée d'airain n'émousse pas la plume des plus grands écrivains, poètes ou romanciers. Stendhal, Byron, Balzac, Goethe, Scott, Hugo, Dostoïevski, Dumas, Musset, Tolstoï et tous les autres — même Chateaubriand ! — devaient bientôt lui rendre justice. Grâce à eux, l'Empereur accédait à l'immortalité. Quels miracles peuvent réaliser les hommes de lettres ! 


mardi 29 janvier 2013

Mariage pour tous, Manif pour tous : une rupture morale


« Y'a deux solutions : ou on se dérange ou on méprise… Évidemment, n'importe comment, une tournée d'inspection ne peut jamais nuire. »
Maître Folace

Ces dernières semaines, on l'a entendu autour de nous, on l'a lu dans la presse et sur les réseaux sociaux, les échanges se sont tendus entre partisans et opposants au projet de loi instaurant le mariage et l'adoption pour les couples homosexuels. Les empoignades à répétition sont devenues nerveusement éprouvantes pour quiconque, de près ou de loin, prend part au débat, nous faisant souhaiter un dénouement rapide. Qu'on en finisse ! Aujourd'hui, alors que les positions varient au sein des cultes, des partis et des familles, nous pouvons affirmer que la rupture n'est plus seulement politique. Elle va bien au-delà, elle est beaucoup plus profonde, elle transcende les clivages et elle s'avère extrêmement violente. En vérité, elle est morale.